En rade (2/5)
Après ma lecture de À rebours, j’espérais que En rade me plairait davantage, en raison de la présence d’une véritable intrigue. Dans À rebours, j’avais trouvé les réflexions de Huysmans difficiles à suivre, tant elles exigeaient un bagage culturel et intellectuel solide, mais j’avais apprécié la sophistication et la beauté du style. Je nourrissais donc l’espoir que ce roman, plus ancré dans le réel, saurait mieux me captiver. Peut-être la prochaine fois…
L’histoire suit Jacques Marles, un Parisien ruiné qui, accablé par les dettes et la maladie mystérieuse de son épouse, se réfugie dans un château en Brie. Ce postulat me séduisait : en cette fin d’hiver, un roman pastoral aurait été le bienvenu, et je me surprends souvent à fantasmer l’acquisition d’un château, rêvant d’une existence imprégnée d’histoire et de noblesse rurale.
Mais Huysmans prend le parti de la désillusion. La campagne qu’il décrit est dépourvue de toute idéalisation : elle est crue, triviale, impitoyable. Loin d’une nature romantique ou bucolique, il nous donne à voir des scènes d’accouchements de vaches, des saillies de bétail exposées sans détour. Les paysans apparaissent âpres au gain, rusés, enclins à escroquer leur propre famille. L’aubergiste n’hésite pas à expulser une mère et ses enfants pour qu’une passe puisse se dérouler dans la chambre libérée, et personne ne semble s’en offusquer.
La nature elle-même est hostile : les chats y sont misérables, l’humidité et le froid omniprésents, les moissons ne sont pas une explosion de couleurs et de richesse, mais une invasion d’insectes. Le château n’a rien du refuge séculaire empreint de grandeur : il n’est ni noble, ni chargé des gloires passées, seulement décrépit, humide et inhabitable.
Là où le roman prend une tournure plus déroutante, c’est dans ses passages hallucinatoires. J’avoue être passé rapidement sur ces pages, qui m’ont semblé plus relever d’un exercice de style, une démonstration virtuose de vocabulaire et de syntaxe, qu’une nécessité narrative.
Le seul aspect du livre qui a véritablement retenu mon intérêt est la relation entre Jacques et son épouse malade. Huysmans parvient à saisir ces pensées sombres, fugitives, mais terribles, que l’on peut avoir envers ceux qu’on aime et dont on ne se pardonnerait jamais l’existence. Cette plongée dans les méandres de la conscience humaine est la partie la plus puissante du roman, mais elle aurait mérité un développement plus approfondi.
Huysmans, une fois encore, réaffirme son rejet de la nature et de la campagne. Je ne partage évidemment pas son pessimisme, et si je reconnais la justesse du tableau qu’il dresse, je ne peux m’empêcher de penser qu’il faut, parfois, savoir idéaliser. Un peu de romantisme est une faiblesse que j’assume : il faut pouvoir s’émerveiller des saisons, des chants d’oiseaux, de l’odeur des sous-bois et de cette hospitalité rurale que l’auteur semble nier.
D’ailleurs, si l’on appliquait le même regard désenchanté au monde ouvrier, cela deviendrait insoutenable. Ah, mais j’oubliais… Zola l’a déjà fait, et l’effet est, pour moi, désastreux !
Malgré tout, ce roman n’est pas détestable. Comme toujours, j’admire la plume de Huysmans, et c’est peut-être ce qui me frustre le plus : voir un tel talent mis au service d’une vision si sombre. Je lirai néanmoins Là-bas, en espérant que l’exploration du satanisme et du christianisme y suscite davantage de réflexion que de nihilisme.