Sur la Lune se trouve la cité russe de Célestopol, dirigée par le duc Nikolaï. La vie y suit son cours, que vous soyez ouvrier, automate ou bien encore malfrat. Une seule chose y est certaine : "vous comprendrez vite que là haut dans cette ville, tout est lié au duc".
Quel coup de cœur!
A l'image des Chroniques martiennes de Ray Bradbury, Emmanuel Chastellière nous propose ici de suivre la vie et la décadence de Célestopol, la cité lunaire, à travers certains de ses habitants. Si chaque nouvelle s'avère indépendante, il serait sacrilège de ne pas les considérer comme un ensemble tant elles sont imbriquées les unes dans les autres.
A titre individuel, nous y suivons donc les aventures de divers citadins (mercenaires, voleurs, ouvriers...) face à leur destin plus ou moins souriant. Les nouvelles peuvent alors s'avérer très inégales, la première et la dernière étant plus faibles puisque prenant tout leur sens dans la lecture complète de l'oeuvre. Le reste des nouvelles est cependant souvent de qualité, on déplorera parfois des situations un peu trop expédiées sur la fin, et la taille de nouvelles est globalement très satisfaisante, jamais trop longues. Tout au plus peut-on regretter qu'une ou deux soient vraiment trop courtes.
Cependant, comme signalé plus haut, Célestopol, c'est avant tout l'histoire d'une ville, que nous suivons en réalité parfois grâce aux événements majeurs mis en place par les nouvelles, parfois par petites touches dans l'arrière plan de certaines scènes, et elle a l'air fascinante cette ville. Si d'un côté elle possède ses quartiers pauvres, ses contestations sociales, ses syndicats de la pègre, Célestopol, comme on aime à nous le répéter, c'est avant tout une importance accordée aux apparences. Et en apparence, cette ville brille avec ses casinos, ses bars, sa journée où ne règne jamais ni vraiment la nuit, ni vraiment le jour, ses automates... Très rapidement s'est imposée à moi, par exemple lors de la scène au casino, avec des personnages déjà vus en arrière-plan, la vision de Rapture, la cité sous-marine de Bioshock, ou bien encore plus de Columbia, la cité céleste de Bioshock Infinite, lorsqu'elles rayonnaient avant de tomber en ruine. De la même manière, nous y évoluons dans une cité au faste apparent, dominée par une figure profondément autoritaire et nous y suivons de lieu en lieu, bribe par bribe, la vie de figures connues récurrentes. Et s'il m'arrivait de m'illusionner en me disant que c'était moi qui forçait la comparaison, Emmanuel Chastellière himself est venu lors d'une nouvelle officialiser cette inspiration!
Toutefois, Célestopol n'est pas que l'histoire d'une ville. C'est également une histoire de condition humaine et l'occasion de s'interroger sur ce qui fait de nous un homme ou non. Rien d'étonnant donc que plusieurs nouvelles soient consacrées aux automates de la ville, toujours plus humanisés, s'interrogeant sur leur condition et leur servitude. Comment cette fois-ci ne pas penser à un Detroit : become human lorsqu'une nouvelle se penche sur la volonté d'une automate sexuelle de quitte sa maison close... Distillée au fil des nouvelles, cette condition des automates, pouvant au départ paraître anecdotique, n'est autre qu'un des atouts majeurs de l'excellence de ce recueil!
Enfin, Célestopol, c'est également certaines figures marquantes par leur singularité ou leur charisme. Bien que peu nombreuses au demeurant, chaque apparition d'un personnage atypique est généralement marquante pour le lecteur. Si les premiers à m'avoir vraiment marqué sont les Siamoises, ces tueuses inquiétantes parlant à leurs victimes, comment ne pas également évoquer ceux qui nous sont rapidement introduits dès les premières pages : Arnrún, mercenaire islandaise aux tirs dévastateurs, et son partenaire Wojtek, un mercenaire décédé dont le cerveau a été transplanté dans le corps de son meurtrier...un ours! Enfin, il serait injuste de ne pas évoquer la figure centrale de la ville, celle autour de qui presque tout gravite : le duc Nikolaï, gouverneur au nom de l'impératrice de Russie mais également désireux de plus d'indépendance. Tyran ou bienfaiteur?
Pour terminer, voici mon ressenti par nouvelle, bien qu'une fois encore je le répète : Célestopol se doit d'être lu comme un ensemble !
Face cachée
Anton, un journaliste, débarque sur Célestopol pour couvrir la course entre les équipages du Kaiser allemand et du duc Nikolaï. Quel secret cache l'équipe allemande pour gagner toutes ses courses?
En tant que nouvelle, celle-ci à le mérite d'introduire rapidement certains personnages récurrents mais sa fin est très abrupte et m'a paru peu satisfaisante, ce qui est dommage pour une nouvelle introductive. Je vous conseille donc de ne pas vous y arrêter et de persévérer, d'autant que cette nouvelle est introductive à plus d'un titre...
La chambre d'ambre
Clémence Laffleur, jeune universitaire, se rend sur Célestopol afin de rencontrer le spécialiste de la chambre d'ambre, trésor russe disparu lors de la campagne napoléonienne. Elle est cependant très déçue par ce dernier.
Je n'ai pas grand chose à en dire... Elle se suffit à elle-même mais elle n'a pas non plus brillé à mes yeux.
Dans la brume
Fedor et Dmitri, deux frères antagonistes, se retrouvent pour l'enterrement de leur père. Dmitri sollicite une discussion auprès de son frère, au risque d'une dispute.
Mon premier vrai coup de cœur. Si je ne suis pas encore sûr d'avoir bien saisi la fin, c'est la première fois où j'ai réellement plongé dans l'ambiance de la cité lunaire, et quelle ambiance!
Les lumières de la ville
A l'extérieur de la ville, les automates ouvriers semblent de plus en plus disparaître. Alors que le nobles y voient l'occasion d'y organiser une chasse, Sergei, lui n'y voit qu'une preuve de cruauté.
Une très bonne nouvelle également, dont la proximité avec Les Robots d'Asimov n'échappera pas au lecteur averti. Je l'ai également trouvée très poétique sur la fin!
Les jardins de la Lune
Ivan, jardinier émérite du duc Nikolaï et maitre de chai se voit confronté par ce dernier à propos du vignoble.
Une nouvelle terriblement courte, qui, à part éveiller notre intérêt pour le duc Nikolaï (je n'ai pas l'impression d'avoir compris un certain sous-entendu), ne m'a qu'à moitié satisfait du fait de sa résolution ultra rapide.
Oderim dum metuant
Celestopol est sous l'emprise de l'Oiseau de Feu, un criminel que la garde ducale ne réussit pas à arrêter. L'impératrice de Russie décide donc de faire intervenir les terribles Spetsnaz, désavouant de ce fait le duc Nikolaï. Pire encore, le chef de ces derniers est une très vieille connaissance.
Un petit bijou que cette nouvelle, qui nous introduit plus profondément aux problèmes politiques et nous réserve quelques retournements de situation. La fin est très mystérieuse et nous laisse frustrés.
Une note d'espoir
Kokorin, l'un des meilleurs voleurs de la cité et amoureux dépité, reçoit la fameuse lettre à la fois attendue et redoutée par tous ses pairs. Relèvera-t-il le défi?
Une nouvelle assez courte qui n'en reste pas moins intéressante pour son dialogue de fin et j'ai apprécié cette histoire d'amour déçu, bien que très rapide.
Le boudoir des âmes
Un automate capable de parler aux âmes des défunts décide d'utilise ce don afin de rendre service aux humains.
Assez courte, cette nouvelle est principalement intéressante pour la réflexion qu'elle propose sur la vision que l'humain a des machines et de lui-même. C'est cependant une des plus dispensables selon moi.
La douceur du foyer
Le duo de mercenaires le plus célèbre de la ville est engagé secrètement par un entrepreneur : son chantier de construction serait hanté!
Une bonne nouvelle, un peu en dehors de la trame principale, mais qui n'en reste pas moins agréable, avec une fin plus sérieuse qu'attendue.
La danse des libellules
La garde ducale n'arrive pas à prouver l'implication d'un gérant de casino dans un trafic. Décision est prise d'aller inspecter ce dernier en tant que client. Mais qui sait ce qu'il peut se passer?
Une nouvelle très déconcertante dans sa structure puisque donnant l'impression de ne pas vraiment finir ce qu'elle a entamé afin de basculer sur autre chose. Cependant, la deuxième partie s'avère très douce!
Convoi
Alexey est conductrice de convoi spatiaux autour de la Lune. Lorsqu'elle croit recevoir un appel à l'aide sur la face cachée de la Lune, elle n'hésite pas!
Une excellente nouvelle, une excellente chute. Qui plus est, une nouvelle qui s'inscrit véritablement dans la trame principale!
Le chant de la Lune
Arnrún et Wojtek sont engagés cette fois par le duc Nikolaï. Des sabotages semblent avoir lieu, tandis que des citoyens semblent de plus en plus persuadés d'entendre la Lune leur parler.
Encore une très bonne nouvelle, avec de l'humour, principalement par le biais de Wojtek, et une enquête qui démarre bien. Je regrette juste que la fin soit à la fois un peu précipitée et un peu ridicule dans la manière dont nos protagonistes s'en sortent.
Fly me to the moon
Une automate prostituée demande à Gédéon, son réparateur, de l'aider à sortir de sa maison close.
Un bon postulat mais une nouvelle qui ne se suffit pas forcément à elle-même à cause de sa fin qui laisse tout en suspens. Il est donc bon de savoir que cette nouvelle ne prend sens qu'avec la suivante!
Tempus fugit
Elöd, un jeune artiste, est engagé par le duc afin de restaure un tableau abîmé sur lequel le visage du duc semble cruel. Mais le regard de ce dernier semble poursuivre et éprouver l'artiste.
Une nouvelle sur laquelle j'avais un peu peur d'être déçu au départ mais le final est tellement excellent que j'en ai oublié toutes mes réticences!
Le roi des mendiants
La suite de Tempus fugit (impossible de résumer sans spoiler)!
Une nouvelle qui semble assez faible prise individuellement mais une magnifique conclusion. Jamais la parenté avec les Chroniques martiennes ne m'a paru aussi forte que pour ce texte.